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"Sot métier" vs "job de rêve" : l’avenir professionnel à l’heure de la flexibilité

Interrogée récemment sur la difficulté qu'éprouvent de nombreux demandeurs d'emploi à en trouver un, notre ministre du Travail, qui ne chôme pas, elle, a parlé d'un paradoxe français (beaucoup de demandeurs d'emploi vs beaucoup d'emplois disponibles), évoqué la nécessité de former et de renseigner sur les métiers qui recrutent, puis expliqué qu'il n'y a pas de sot métier et que rares sont ceux qui font le job de leur rêve... 

 "Et qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?" - Un métier qui recrute !

Il est vrai qu'il n'y a pas de sot métier ; tant qu'on fait ce qu'on fait avec intégrité, il n'y a pas lieu de rougir de quelque activité que ce soit. Peut-être n'y a-t-il pas non plus de job de rêve, mais plutôt des rêves de job, que tout un chacun nourrit dans la liberté parfois contrainte de son emploi (ou de sa recherche d'emploi). Les études nous mettent sur un chemin ; le temps passe et la vie nous montre des voies que nous croyons plus souriantes, qui font écho à des souvenirs anciens, à des envies peut-être refoulées.

Longtemps, les générations qui nous ont précédés ont accepté de remiser ces envies au nom d'une certaine idée de la respectabilité sociale ou de la dignité de l'emploi. Maintenant que les frontières sont moins nettes et que le mot "reconversion" est plus souvent l'expression d'une quête de sens que la conséquence d'un échec professionnel, il ne semble pas illégitime d'interroger le paradoxe souligné par la ministre à l'aune des nouveaux comportements ou usages sociaux.

Les demandeurs d'emploi les moins qualifiés n'ont-ils pas comme ligne d'horizon des métiers qui recrutent parce que personne d'autre ne veut les faire ? Ni sots ni sous-métiers, sans doute, mais durs bien souvent, et peu gratifiants. Ou alors il s'agit de métiers à "profils pénuriques", dont les candidats sans qualification sont de toute façon exclus, à moins de pouvoir s'y former...

En outre, si tant d'emplois demeurent vacants dans les métiers qui recrutent, n'est-ce pas aussi parce que de nombreux candidats aspirent à autre chose ? Non pas par dédain ou mauvaise volonté, mais bien plutôt parce qu'ils ne peuvent se résoudre à "accepter" un boulot qui leur tendrait les bras, quand ce qu'ils veulent, c'est gagner le droit de faire quelque chose qui réponde à un besoin plus grand que celui de gagner sa vie, à un dessein plus vaste que celui d'être utile à la société. Non pas un idéal de réussite individualiste, mais celui d'une réalisation personnelle, affranchie de l'opinion commune. Vivre et laisser vivre... Y parviendra-t-on ?

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"Et toi, qu'est-ce que tu veux faire ?" - Un métier passion !

Il faut cependant espérer que les réformes défendues par la ministre améliorent sensiblement l'accessibilité à l'emploi, a fortiori pour ceux dont les rêves se heurtent à la réalité des moyens financiers, ou des qualifications. Prendre un travail "alimentaire" est parfois le plus sûr et le seul moyen d'avancer vers autre chose, de poser sa pierre d'attente, voire, qui sait, de se découvrir une vocation.

Muriel Pénicaud précise d'ailleurs avec raison, dans le même entretien sur la Réforme de l'assurance chômage, que "le travail permet d'avoir une autonomie, de faire des choix de vie" et que "l'important, c'est de pouvoir évoluer tout au long de sa carrière, comme le permet le nouveau CPF". Il faut souligner l'importance donnée à la possibilité d'"évoluer". Car ce terme peut s'entendre au sens de "gravir les échelons", mais aussi de "changer, faire autre chose", évoluer dans l'existence à travers son travail.

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Or, nous l'avons évoqué, notre génération se distingue nettement des précédentes par la volonté d'évoluer tout au long de son parcours professionnel non pas de manière verticale, mais au gré des opportunités, des occasions et des envies qui jalonnent l'existence. On peut parler de flexibilité, de butinage, d'esprit de découverte ou de challenge, d'inconstance ou de versatilité, qu'importe, c'est une réalité : on ne passe plus quarante ans, ni même vingt, dans la même entreprise. Évoluer, changer, essayer autre chose, redessiner les contours d'un véritable "curriculum vitae", c'est-à-dire d'un parcours de vie lié à un parcours professionnel, est devenu, non pas la norme sans doute, mais un horizon partagé.

 

À titre d'exemple, on peut s'intéresser au dernier baromètre Qapa sur l'adéquation entre la demande des candidats et les postes proposés. Ce baromètre de l'agence d'intérim* montre en effet très clairement que les CDI et CDD régressent au profit de l'intérim et des emplois saisonniers. Mauvaise nouvelle, si l'on regarde cela du point de vue de la précarisation et non de la flexibilité. Il semblerait cependant que la tendance ne vienne pas que des employeurs, mais aussi des candidats qui recherchent en priorité à travailler en intérim (31 %), puis en CDD (29 %). Le travail saisonnier arrive en 4e place avec 19 %, mais il a progressé de manière étonnante (1 % seulement en 2017).

Il est vrai qu'on peut interpréter les chiffres de différentes manières et leur faire dire une chose et son contraire, mais il n'en demeure pas moins vrai que ces résultats, peut-être révélateurs d'une plus grande insouciance (confiance ?) chez les demandeurs d'emploi, ou d'une plus grande frilosité (méfiance ?) chez les recruteurs, s'inscrivent dans le constat plus global d'une tendance croissante à la flexibilité.

"Et toi ?" - De la politique ! De la chanson ! ou... autre chose !

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La loi du 5 septembre 2018 "pour la liberté de choisir son avenir professionnel" semble avoir pris acte de cette tendance et aller dans le sens d'un meilleur accompagnement à la transition, à la reconversion, au changement. L'objectif, pour Muriel Pénicaud, est de permettre aux actifs de "regarder l'avenir avec plus de confiance", en rendant "concrets" et "réels" des droits aujourd'hui "bridés". Il s'agit de donner aux salariés "l'envie d'avoir envie d'avoir des projets professionnels et de prendre le risque de les réaliser".

Il est à croire que la ministre s'est inspirée, pour cette dernière phrase, de Johnny (pour l'envie d'avoir envie) et de Jacques Brel, pionnier en flexibilité (commercial, chanteur, acteur, réalisateur, aviateur, marin), qui nous a quittés il y a 40 ans, et qui disait : "Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir et l'envie furieuse d'en réaliser quelques-uns." Une autre façon de voir l'avenir, et de revendiquer la liberté d'y aller par d'autres chemins.

*Basé sur l'analyse de plus de 450 000 offres d'emploi postées par 135 000 recruteurs différents, ainsi que 4, 5 millions de candidats.

Cette tribune a été publiée le 5 décembre dernier dans la rubrique Opinion/Les Echos.fr

https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-189614-opinion-sot-metier-vs-job-de-reve-lavenir-professionnel-a-lheure-de-la-flexibilite-2227538.php 

Posté par Mickaël Cabrol
le 5 février 2019

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offre d'emploi , Article , tribune

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